Questions à Bakhtior Khamraev

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Questions à Bakhtior KhamraevDéfenseur des droits de l’Homme en Ouzbékistan

Propos recueillis par Riwanon Quérédu même auteur

Chargée d’étude dans le cadre d’enquêtes sur la défense des droits de l’Homme en Europe de l’est et en Asie Centrale, et des migrants en France.

J’ai rencontré Bakhtior Khamraev alors que je travaillais en tant que rédactrice du rapport annuel 2010 de l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme[1][1] L’Observatoire est un programme d’alerte, de protection. Russophone et engagée depuis plusieurs années dans la défense des droits de l’homme, en Russie et dans le Caucase, j’étais chargée de rédiger la partie du rapport consacrée à l’Europe de l’Est et à l’Asie Centrale. C’est là que j’ai découvert une réalité que je devinais mais connaissais mal, celle de la situation extrêmement préoccupante des droits de l’homme en Ouzbékistan. C’est là aussi que j’ai « rencontré », à travers nos échanges sur Skype, un homme tout aussi chaleureux que courageux, Bakhtior Khamraev, directeur du bureau de la Société des droits de l’Homme d’Ouzbékistan (Human Rights Society of Uzbekistan – HRSU) de la région de Djizak dans l’est du pays, et membre du parti d’opposition (dont le gouvernement refuse l’enregistrement officiel), le Mouvement populaire Birlik.

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Bakhtior Khamraev est un homme capable de vous citer des vers de Pouchkine tout en parlant du sort de ses camarades qui pourrissent littéralement dans les prisons ouzbèkes. Bakhtior est aussi un homme capable de s’inquiéter sincèrement de votre sort au moment de la tempête Xynthia alors que, père de six enfants et âgé de cinquante-cinq ans, il est lui même menacé par les autorités de son pays. L’automne dernier a été particulièrement difficile pour lui et les membres de son organisation : à l’approche des élections lui et son collègue Mamir Azimov, ont été violemment agressés par des membres du Service des affaires intérieures (ROVD) à la suite d’une réunion avec le leader du mouvement d’opposition de Birdamlik (Solidarité). Cette attaque faisait suite à une campagne d’intimidation généralisée contre de nombreux défenseurs de la région de Djizak. Le questionnant sur son sort, il me répondait en me donnant toutes les précisions et pour alléger le propos, m’envoyait des photos du printemps précoce en Ouzbékistan. Malgré les pressions, il se préoccupe toujours extrêmement des autres et continue son travail coûte que coûte. Il ne veut pas quitter le pays pour se réfugier à l’étranger bien que nous rêvions souvent de nous retrouver en Bretagne pour discuter autour d’un café en regardant la mer. Le gouvernement Ouzbek vient enfin de lui délivrer « son visa intérieur » – document sans lequel il est interdit de quitter le pays – et qui n’avait pas été renouvelé depuis 2007. Peut être viendra-t-il en France et pourrons-nous enfin, nous retrouver autrement qu’à travers un écran d’ordinateur ? En attendant cette rencontre, je lui ai demandé de répondre à quelques questions.

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Sens-Dessous — Pourriez vous nous parler de votre organisation ?

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Bakhtior-Khamraev — La branche de Djizak du HRSU a été créée en 1992. Notre organisation défend les droits de tout citoyen qui s’adresse à elle. Son activité consiste essentiellement à défendre les détenus politiques et les prisonniers de conscience. Nous menons des enquêtes sur les conditions de détention dans les colonies pénitentiaires et sur le déroulement des procès. Nous dénonçons également le travail des enfants dans les exploitations agricoles et défendons les droits des petits paysans. Les membres de notre organisation mènent des enquêtes méticuleuses sur l’ensemble de la région de Djizak et transmettent ces informations au siège de l’organisation à Tachkent. Au niveau régional, nous éditons un bulletin, dans lequel nous publions toutes les informations récoltées sur les violations des droits de l’Homme dans notre région. Ce bulletin est envoyé au Procureur, aux services chargés de l’application de la Loi, aux services administratifs, aux ambassades et enfin à diverses organisations internationales.

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Notre mission est de défendre les victimes sur la base des lois de la République d’Ouzbékistan et des textes internationaux des droits de l’Homme. Nous voulons contribuer à l’établissement d’une compréhension mutuelle entre les citoyens et le pouvoir, par la construction d’une société démocratique et citoyenne. À travers la publication d’articles, nous essayons de promouvoir l’égalité des droits de tous.

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S.-D. — Pourriez vous présenter aux français qui savent très peu ce qui se passe en Ouzbékistan, la situation des droits de l’Homme dans votre pays. Qu’est-ce-qui vous préoccupe le plus ?

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B. K. — Ce qui se passe dans la province de Djizak est représentatif des pratiques du pouvoir ouzbek : violence, intolérance envers les mouvements dissidents, ignorance des normes internationales démocratiques et du respect des droits de l’homme. L’Ouzbékistan est, en effet, un État répressif et policier. Le Pouvoir a étouffé l’opposition démocratique et religieuse dans sa quasi-totalité, il a écrasé la dissidence et cherche à anéantir le mouvement de défense des droits de l’Homme.

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Malgré la répression du régime de Karimov et l’élimination de tous ceux qui contrarient son pouvoir, et même après le massacre d’Andijan [2][2] Le 5 mai 2005, l’armée ouzbèke a tiré sur une manifestation…, nous avons pu conserver à Djizak une part du potentiel de l’opposition (environ quinze personnes). Constituée en majorité par des défenseurs des droits de l’Homme, elle poursuit encore aujourd’hui son action. Le mouvement de défense des droits de l’Homme, à Djizak et sur l’ensemble du territoire, traverse à l’heure actuelle les jours les plus difficiles de son histoire. Combien de temps va encore durer le régime cruel de Islam Karimov ? Personne ne peut le dire. En Ouzbékistan l’expression « défense des droits de l’homme » a perdu son sens premier.

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On peut distinguer deux périodes de l’histoire du mouvement de défense des droits de l’Homme et de l’opposition en Ouzbékistan, qui se situent avant et après les événements tragiques qui se sont déroulés à Andijan le 13 mai 2005.

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Depuis le massacre d’Andijan, presque toutes les organisations internationales ont été chassées du pays. Toutes les radios étrangères ont été fermées et les correspondants des médias étrangers se sont vus retirer leur accréditation.

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Le pouvoir mène une répression totale contre l’opposition : plus de vingt-cinq représentants de l’opposition politique, et treize défenseurs des droits de l’Homme et journalistes indépendants se morfondent dans les prisons. La santé de presque tous les prisonniers de conscience s’est dégradée durant leur détention. Certains d’entre eux sont à l’article de la mort.

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Le témoignage de l’épouse de Norboy Kholjigitov, membre de la branche de Ishtikhan de la HRSU, est éloquent : il a été condamné à dix ans d’emprisonnement en 2005 et a été torturé au moment de son arrestation. Il est actuellement détenu dans une colonie pénitentiaire près de Tachkent. Selon son épouse, il a perdu dix kilos depuis l’automne dernier et ne pèse plus que cinquante kilos. Il n’a plus de dents et souffre d’asthme bronchique et de diabète. Il ne sent presque plus ses jambes qui sont devenues bleues. Ses mains sont tellement glacées qu’il est contraint de dormir avec des gants, ce qui lui a été interdit, il y a peu. Ses nombreuses demandes d’amnistie n’ont pas abouti. À la fin de la rencontre avec son épouse, il lui a précisé : « Dieu seul sait si je vais survivre, mais si en septembre prochain je ne suis toujours pas amnistié, je vais entamer une grève de la faim. »

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Le fils d’un autre prisonnier de conscience, Khabibilla Okpulatov, a également voulu témoigner. Son père a été arrêté le 4 juin 2005 puis condamné à six ans de prison. Alors qu’il devait être libéré le 4 août 2009, sa peine a été prorogée de trois ans en novembre 2009 pour avoir « violé le règlement du centre de détention ». Son fils l’a rencontré en avril 2010, voici ce qu’il m’a dit : « Actuellement, mon père se trouve à la colonie pénitentiaire Uya 64/45 dans la région de Tachkent. Le 14 avril, j’ai pu le voir. Cela faisait dix mois que je ne l’avais pas revu. Il avait très mauvaise mine. Il était complètement abattu. Il a perdu la santé. Sa main droite tremble en permanence. Avant son arrestation il pesait presque quatre-vingt-dix kilos, maintenant il pèse à peine cinquante-cinq kilos. Mon père m’a dit qu’il ne sentait plus sa jambe droite jusqu’au niveau du genou et qu’ il avait toujours froid. Sa vue continue de se dégrader. Il m’a raconté que ni le Procureur ni l’avocat n’étaient présents à l’audience lorsque le juge a prononcé la décision de proroger sa peine. Il n’y avait que le juge et mon père, c’est tout. L’audience n’a pas duré plus de quinze minutes. Or, dans le verdict que nous avons reçu par l’intermédiaire de l’avocat, il est écrit qu’ils étaient tous présents au procès. Le 25 décembre dernier l’avocat a fait appel devant la Cour Suprême d’Ouzbékistan. Cinq mois ont passé, et la Cour ne s’est toujours pas prononcée. L’avocat de mon père a pratiquement cessé les démarches pour le défendre et trouve toujours de bonnes excuses pour ne pas nous rencontrer ».

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S.-D. — Les défenseurs des droits de l’Homme européens qui militent pour les respects des droits fondamentaux en Orient sont sujets à des critiques. On leur dit que l’idée des droits de l’Homme n’est pas un principe universel mais un concept occidental et chrétien. On les accuse de cautionner l’hégémonie de la pensée occidentale en défendant ces principes. Qu’en pensez-vous ?

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B. K. — Je suis pour une conception unique et universelle de ces principes. Pourquoi suis-je pour cette conception unique et universelle ? À cette question je vais essayer de répondre d’une manière un peu dérivée.

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Parfois, je me dis : « Pourquoi ne suis-je pas né en Mongolie ou dans un autre endroit où, contrairement à l’Asie Centrale, le sol n’est pas riche en uranium, en pétrole, en gaz, en or ? ». Là où il n’y a pas ces richesses, il n’y a pas à se soucier du respect des droits de l’Homme. L’année dernière, des réserves de pétrole et de gaz ont été découvertes en Mongolie : la lutte pour le pouvoir a commencé, ainsi que son pendant, les violations des droits de l’Homme.

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Là où il y a de la richesse, il y a des régimes dictatoriaux, la guerre, l’instabilité et bien sûr, des violations des droits de l’Homme. C’est une évidence pour tout le monde que depuis des siècles, une guerre est menée pour le contrôle de l’Asie Centrale et que pour ce contrôle, une lutte féroce est engagée entre les grandes puissances : les États-Unis, la Russie, l’Union Européenne et la Chine. Dans cette lutte, les droits de l’Homme passent au second plan : les intérêts géopolitiques et énergétiques sont considérés comme les intérêts suprêmes pour l’Union Européenne et les autres puissances. La France, elle-même se voile la face dans ce jeu : l’ambassade de France à Tachkent n’a presque pas de liens avec les défenseurs des droits de l’Homme locaux…

Notes

[1]

L’Observatoire est un programme d’alerte, de protection et de mobilisation mis en place en 1997 par la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et l’Organisation Mondiale contre la Torture (OMCT). Fondé sur la nécessité d’une réponse systématique des ONG et de la communauté internationale à la répression dont les défenseurs des droits de l’Homme sont victimes. il vise également à briser l’isolement dans lequel se trouvent ces militants.

[2]

Le 5 mai 2005, l’armée ouzbèke a tiré sur une manifestation pacifique à laquelle participaient des milliers de citoyens qui protestaient contre la politique du régime. Entre 500 et 1 000 personnes ont été tuées.